Piranha
de Joe Dante, 1978, ***
Les gens ne vont pas assez au cinéma. S’ils y allaient plus souvent, ils sauraient que, quand on est une jolie blonde qui passe de nuit devant un complexe abandonné qui n’est pas marqué sur la carte, on ne s’amuse surtout pas à y entrer par effraction. La moitié des films d’horreur de série Z commencent comme ça.
Or donc, c’est l’histoire de Coucourge et Concon, qui randonnent au fin fond de quelque part aux États-Unis, qui tombent dans la nuit sur un grillage à moitié rouillé qui dit « faut pas rentrer là », et qui vu qu’elle est blonde et qu’il est Concon décident de faire péter le grillage pour aller se baquer dans la piscine derrière. Et là…

Ta tin. Ta tin. Tatin tatin. Tatintatintatin.
Oui, vous connaissez cette musique. C’est celle du troisième film de Steven Spielberg, vous savez, celui qui l’a vraiment fait connaître, qui était sorti en salles tout juste trois ans plus tôt, avec des acteurs de premier choix, un budget de ouf, des effets spéciaux de malade.
Joe Dante n’avait rien de tout ça. Il avait trois quarts d’un petit budget1, un casting de série télé et d’éternels seconds rôles, un pote qui savait faire de l’animation image par image et des trucs en caoutchouc. Mais il avait déjà fait un film de bric et de broc en misant sur une bonne dose de satire pour accommoder les restes, et il a repris la même logique. Puisque Steven avait fait plein d’argent avec un énorme monstre, Joe a choisi de pas chercher à faire trop d’argent avec plein de petits monstres2, en brouillant les pistes, en renvoyant à plein de films précédents de l’incontournable Les dents de la mer à des trucs plus alternatifs genre Délivrance, en reprenant plus ou moins parodiquement les clichés du genre.

C’est pas toujours subtil. Le discours sur le promoteur qui veut absolument maintenir sa fête d’inauguration alors qu’on l’a prévenu du danger, la débilité systématique des figures d’autorité, la critique du complexe militaro-scientifique, tout cela est cousu de fil blanc. Le suivi du script est pas forcément exemplaire non plus : on a au début un monstre étrange qu’on ne reverra jamais et qui ne sert à rien à part peut-être à dire au spectateur « eh, moi aussi j’ai vu Godzilla ». Et ne parlons pas de cette tendance étonnante de certains individus à sauter à l’eau exactement quand ils savent qu’il ne faut pas.
Mais certains détails permettent quand même d’humaniser un peu le sujet, comme la vision des colonies de vacances, ou bien le vieux marginal qui pourrait avoir inspiré le grand-père de MacGyver. Et certaines séquences fonctionnent particulièrement bien, comme celle du ski nautique, qui en plus a le bon goût de changer de pied à l’improviste juste au moment où on se dit qu’on voit où elle va, afin de mieux faire chuter le spectateur. Et Dante joue avec le montage afin de créer une continuité quand il saute d’un sujet à un autre avec agilité et presque élégance.

L’ensemble est donc très inégal, comme le casting et la photo d’ailleurs. C’est une bonne petite série B très ordinaire, ni géniale ni déraisonnablement ridicule, avec des passages efficaces et d’autres plus absurdes, mais qui assume totalement sa nature de film de genre à petit budget et glisse juste le bon dosage de clins d’œil au cinéphile qui passerait par là. On comprend donc aussi bien son succès modeste en salles que son statut d’icône chez les amateurs presque cinquante ans plus tard.