Deadwood
de David Milch, 2004–2006 et 2019, ****
Fin juillet 1876. Deux amis, Seth Bullock et Sol Star, arrivent à Deadwood, un village paumé bâti illégalement en plein territoire lakota, au pied des Black Hills. Ces quelques baraques branlantes entourées de tentes sont le point de départ des chercheurs d’or qui ont envahi la région suite à l’expédition de Custer, et les deux compères comptent y vendre du matériel d’orpaillage, afin de financer la construction d’une quincaillerie et d’un marché d’enchères. Le mois suivant (selon les délais postaux de l’époque), Deadwood devient célèbre dans tous les États-Unis : Jack McCall vient de tirer une balle dans la nuque de la célébrité nationale Wild Bill Hickok. McCall explique que Hickok avait tué son frère et il est acquitté, sans même que le tribunal improvisé ait vérifié l’accusation (fun fact : McCall n’a jamais eu de frère). Bullock, qui a une expérience de shérif, est alors élu pour tenter de mettre un peu d’ordre dans tout ça, quitte à froisser les tenanciers des bars et des bordels locaux…

Si je vous ai collé tous ces liens vers Wikipédia, c’est pour une raison simple : Deadwood est un vrai western historique.
S’il tord naturellement la réalité çà et là, en fusionnant ou en créant certains personnages et en modifiant certaines relations, il respecte assez bien la trame générale du développement de Deadwood, camp de mineurs illégal devenu ville-frontière par excellence puis siège prospère de son comté. L’épidémie de variole de l’automne 1976 est ainsi un élément essentiel de la première saison, qui sert autant à mettre en place les conditions de vie dans cette ville-champignon sans eau courante, assainissement ou service sanitaire qu’à présenter les personnages. La création d’une « ville » à proprement parler, avec des autorités et un semblant de loi, est présentée étape par étape, avec les tensions que ce changement de mœurs génère et les enjeux qui l’accompagnent. En particulier, un camp de mineurs accompagnés d’alcool, de prostituées et de jeux d’argent installé illégalement en territoire lakota peut (et même, aurait dû, en fait) être expulsé manu militari ; mais une ville en dur, avec des institutions stables appliquant la loi des États-Unis, existe de facto et peut réclamer son rattachement au territoire du Dakota. C’est, en fait, l’apparition d’une forme de civilisation au cœur du chaos que raconte David Milch.
Il en profite pour toucher une large variété de sujets, de la vie quotidienne des prostituées au statut d’une veuve certes richissime mais veuve, en passant par les relations entre titulaires des différents « claims », les manipulations des cours de l’or et des marchandises, la médecine au fin fond de nulle part, la violence et comment elle a façonné les États-Unis, le traitement des cadavres légaux et illégaux, le statut des Noirs, l’alcoolisme, les personnalités plus ou moins recommandables attirées par la notoriété de la ville (vous ne connaissiez pas Wyatt Earp sous cet angle, mais c’est une facette documentée du personnage historique), les différentes entreprises nécessaires pour améliorer la vie locale, et les tiraillements de la nature humaine entre envie d’assouvir librement ses pulsions et désir de vivre dans une société à peu près policée.
Il présente ainsi toute une galerie de personnages, certains assez proches de leur version historique (Bullock en bonhomme inflexible et buté, Hickok en type chelou et apprêté très attentif à sa propre image, Star en commerçant appliqué et efficace…), d’autres sévèrement romancés (Farnum en lâche imbécile à la botte de Swearengen, Smith en prêcheur agonisant d’une tumeur cérébrale, Hearst en sadique prêt à tout pour développer ses richesses, Utter en poivrot négligé). Réels ou imaginaires, tous les personnages ou presque offrent différentes facettes et sont tour à tour grandioses et pitoyables, protecteurs et sadiques (voire les deux dans la même scène), immondes et élégants, altruistes et égoïstes… Ils ont pourtant chacun sa cohérence, ses objectifs et bien entendu ses paradoxes. Bref, ils sont humains.

On ne peut pas passer sous silence Calamity Jane. Si vous avez l’habitude des récits de femme libre qui s’assume, héroïne au verbe haut toujours prête à dégainer, oubliez : Milch semble avoir été plus touché par un autre aspect de Martha Jane Canary, la sœur aînée orpheline à 14 ans qui a été ballottée par la vie au fil des petits boulots, tombée dans l’alcool et incapable de refréner ses pulsions mais prête à soigner des gens aussi longtemps que nécessaire. Cette Jane handicapée par son caractère et son vocabulaire, qui oscille en permanence entre dégoût d’elle-même et quête de rédemption, est extrêmement touchante, beaucoup plus subtile que sa première apparition le laisse accroire, et elle s’impose rapidement comme un personnage marquant de la série.
Le ton est aussi varié que les personnages. Deadwood est fondamentalement un western dramatique et reprend tous les incontournables du genre ; mais certaines scènes donnent dans l’épique ou dans le comique, jusqu’à la pure bouffonnerie – y compris, parfois, dans des circonstances profondément dramatiques. L’extraction d’un calcul rénal, par exemple, mêle détails hilarants (le bruit de la pince au contact du calcul), douleurs insoutenables (parfaitement interprétées par Ian McShane) et tension palpable : c’est tout l’avenir de Deadwood et particulièrement celui du toubib qui sont dans la balance.
Au fil des épisodes, on passe ainsi par la tension, la peur, la joie, l’espoir, le dégoût, l’horreur pure et simple, le rire, bref, un peu tout. David Milch et ses coauteurs ont fait un boulot remarquable pour enchaîner tout cela avec naturel et un certain réalisme, même si certains passages peuvent sembler quelque peu forcés.
Enfin, la réalisation est soignée, efficace, entraînante malgré une poignée de longueurs. La photographie et les décors sont généralement très réussis, les costumes et les maquillages sont sublimes (parfois sublimement dégueu dans le cas des maquillages de blessés), et les acteurs sont au niveau de l’écriture, des premiers rôles aux figurants. Dans le paysage des séries des années 2000, ça détonne un peu ; je n’ai pas de chiffres, mais je suis convaincu qu’elle devait coûter assez cher à produire.

En 2006, HBO décide d’arrêter la série. La troisième saison boucle certaines intrigues, mais laisse beaucoup de choses en suspens et les spectateurs (comme les scénaristes d’ailleurs) restent sur leur faim. Il faut douze ans pour que David Milch parvienne à trouver un arrangement afin de donner un semblant de fin à son œuvre. La quasi-totalité du casting revient (Olyphant et McShane mettant même la main à la poche) pour assurer la continuité.
Comme dans la réalité, l’univers de Deadwood subit une ellipse de dix ans : le film se situe à l’automne 1889, lors des festivités liées à la fondation des États du Dakota. Pour l’occasion, de nombreux personnages reviennent à Deadwood, permettant enfin le dénouement des intrigues laissées en suspens. L’ambiance reste dure et tendue, l’intrigue a son lot de saloperies et de moments de grâce, les derniers développements des personnages sont intéressants, mais soyons honnête : le film est un ton en dessous de la série, sans aucun doute parce qu’il a pour rôle de boucler l’univers et non de le développer. Il prend d’ailleurs, pour la même raison, de grosses libertés avec l’Histoire, beaucoup de personnages essentiels du film ayant en réalité définitivement quitté Deadwood dans les années 1880. Il a cependant cette énorme qualité d’apporter enfin une conclusion et de montrer le terme de ce que Milch commençait à raconter dans la série : la naissance de la civilisation, avec une ville désormais prospère et saine, des égouts, de l’électricité et même un chemin de fer, où les outrages violents d’à peine quelques années plus tôt sont déjà des fantômes en voie de disparition.
L’ensemble est donc hautement recommandable, malgré le sentiment mitigé que laisse le hiatus de dix ans en plein milieu de l’histoire. En revanche, on réservera cette œuvre aux estomacs bien accrochés : les gens sensibles risquent de passer plus de temps à vomir ou à pleurer qu’à apprécier l’histoire, l’écriture et l’interprétation.