Comancheria

de David Mackenzie, 2016, ****

Pour résu­mer l’his­toire, c’est simple : dans l’ouest du Texas, deux frères braquent métho­di­que­ment les agences d’une banque afin de rem­bour­ser le prêt hypo­thé­caire qu’elle leur a accor­dé, pen­dant que deux ran­gers tentent de les arrê­ter. Voilà, rien à ajou­ter.

Sauf que Comancheria dépasse lar­ge­ment la simple nar­ra­tion de son his­toire. C’est un por­trait régio­nal qui pré­sente péque­nots et flics texans, leurs men­ta­li­tés et leur vision des choses, qu’il s’a­gisse de lyn­chages et d’hu­mour raciste ou de com­pré­hen­sion et d’as­sis­tance dans l’ad­ver­si­té. C’est un film social qui montre com­ment l’o­bli­ga­tion de rem­bour­ser « quelles que soient les cir­cons­tances« ¹ contraint un hon­nête père de famille à aller cher­cher de l’argent là où il se trouve. C’est presque un film poli­tique sur les sai­sies immo­bi­lières, le pou­voir des banques, la pau­vre­té du Southwest et leurs consé­quences sur la vie des tra­vailleurs ordi­naires.

Faire de belles photos de trucs moches : check. - photo Lorey Sebastian
Faire de belles pho­tos de trucs moches : check. — pho­to Lorey Sebastian

C’est, sur­tout, un putain de wes­tern, un vrai, un grand, avec ses pay­sages où il faut vingt hec­tares pour nour­rir une vache, ses ranches épar­pillés à des kilo­mètres les uns des autres, ses grandes plaines arides à peine inter­rom­pues par une mesa ou un der­rick. La pho­to par­ti­cu­liè­re­ment soi­gnée de Gilles Nuttgens rend super­be­ment l’en­vi­ron­ne­ment, sa beau­té et son hos­ti­li­té, le cuir épais des red­necks et même la lai­deur de cer­tains coins — le ranch des fran­gins n’est pas un endroit idyl­lique, mais un trou pous­sié­reux où l’ar­rière-plan est tou­jours occu­pé par une citerne de gaz, un engin agri­cole ou une ran­gée de bar­be­lés.

Bien sûr, ça se passe de nos jours, mais on retrouve struc­ture et recettes du wes­tern poli­cier clas­sique, comme si fina­le­ment, cent cin­quante ans plus tard, la crise, le capi­ta­lisme et l’é­vo­lu­tion des choses avaient recréé la « fron­tière », d’au­tant plus faci­le­ment que la nature des hommes du coin n’a guère chan­gé depuis les frères Dalton².

En trente ans, personne a commandé autre chose qu'un t-bone. Y'a eu ce touriste de New-York, en 94, qui a commandé une truite. On sert pas de truite ici. La question, c'est : avec votre t-bone à point, vous ne voulez pas de haricots ou vous ne voulez pas de purée ?
En trente ans, per­sonne a com­man­dé autre chose qu’un t‑bone. Y’a eu ce tou­riste de New York, en 94, qui a com­man­dé une truite. On sert pas de truite ici. La ques­tion, c’est : avec votre t‑bone à point, vous ne vou­lez pas de hari­cots ou vous ne vou­lez pas de purée ?

Je tou­che­rai for­cé­ment un mot de la bande ori­gi­nale, qui sent le bis­trot pous­sié­reux, le mau­vais whis­ky et le chan­teur fati­gué, et colle donc par­fai­te­ment à l’am­biance du film.

Le résul­tat est un très bon polar, un wes­tern moderne remar­quable, sou­vent triste et désa­bu­sé sans être exempt d’une cer­taine iro­nie, qui trace ses por­traits par petites touches, l’air de rien, sur un scé­na­rio qui pour­rait paraître trop simple mais n’est en fait qu’un sup­port aux petites sub­ti­li­tés de la vraie œuvre.

¹ Le titre ori­gi­nal, Hell or high water, fait réfé­rence à une clause de cer­tains emprunts amé­ri­cains qui sti­pule que l’emprunteur doit rem­bour­ser « come hell or high water », lit­té­ra­le­ment que vienne l’en­fer ou le déluge — une pro­vi­sion qui l’empêche d’in­vo­quer l’im­pos­si­bi­li­té ou la force majeure pour retar­der son rem­bour­se­ment.

² Les frères Dalton ne sont pas inter­ve­nus au Texas, mais leur his­toire est rela­ti­ve­ment simi­laire : hon­nêtes citoyens tra­vaillant dans les forces de l’ordre, c’est lors­qu’ils n’ont plus pu gagner leur vie de cette manière qu’ils se sont mis à bra­quer des banques et des trains.