Rocky

de John Avildsen, 1976, ***

De nos jours, il est assez uni­ver­sel­le­ment conve­nu de railler Rocky et Rambo, les deux per­son­nages qui ont fait connaître Stallone. L’image de Rocky, cré­tin bas de pla­fond hur­lant « Adrian !» avec la gueule explo­sée, et celle de Rambo, bour­rin carac­té­riel pleu­rant « it wasn’t my war !», ont fixé celle de Sly, mais aus­si résu­mé les deux films à une mon­tagne de muscles fon­çant dans le tas — qu’il s’agisse de flics du mid­west ou d’un cham­pion du monde poids lourds.

Le paral­lèle entre les deux peut pour­tant s’étendre à un autre aspect : c’est à quel point la raille­rie facile oublie tout un pan du film. J’ai déjà dit mon res­pect pour Le pre­mier sang, je vais main­te­nant m’attaquer à Rocky.

Rocky, c’est pas juste un gros bour­rin qui cogne des pièces de bœuf pour s’entraîner à cogner un autre gros bour­rin dans l’espoir de décro­cher la cein­ture des lourds. Rocky Balboa est com­plè­te­ment débile, c’est admis ; il le dit lui-même, sans fausse modes­tie mais en toute conscience. Mais se conten­ter de ça, c’est oublier que Rocky est une méta­phore expli­cite du rêve amé­ri­cain : l’idée que n’importe quel cré­tin, s’il s’en donne la peine, peut réus­sir aux États-Unis. Rocky se donne du mal, se sacri­fie, mais doit être récom­pen­sé au bout en attei­gnant ses objec­tifs, telle est la morale de l’histoire.

Ah oui ? Alors je peux vous poser une ques­tion ? Pourquoi Rocky se fait-il démo­lir la gueule ? Pourquoi, alors qu’il met Creed à deux doigts du K.O. tech­nique en pro­fi­tant d’une ouver­ture pour lui péter une côte, perd-il fina­le­ment le match au décompte des points ?

Certes, Rocky atteint son objec­tif : le gong du quin­zième round — et la main d’Adrian. Mais son rêve amé­ri­cain ne va pas plus loin qu’une hono­rable défaite. Il ne l’emporte pas, il ne réus­sit pas au delà des espoirs, il ne devient pas cham­pion à la place du cham­pion, il ne ren­verse pas le sort ni les pro­nos­tics. C’est le rêve amé­ri­cain façon « oui mais bon, faut pas trop rêver quand même ».

Il y a un autre aspect que j’apprécie dans Rocky, c’est la dis­crète remise en ques­tion du pou­voir de la publi­ci­té. Le match Creed-Balboa n’a pas lieu parce que ce sont deux grands boxeurs qui s’affrontent, mais jus­te­ment parce qu’il y a un monde entre eux et que Creed a besoin d’un maxi­mum de publi­ci­té pour se faire mous­ser. En orga­ni­sant cet hom­mage au rêve amé­ri­cain, en pro­po­sant à un « per­sonne » de mon­ter l’affronter, Creed cherche avant tout à ren­ta­bi­li­ser sa cein­ture, comme aux temps moyen­âgeux où un cham­pion offrait à qui­conque de venir le défier dans une foire pour récol­ter les mises des badauds.

Après, sur le plan tech­nique, Rocky a vieilli, ter­ri­ble­ment. Je dis sou­vent qu’en matière de films d’arts mar­tiaux, il y a avant et après Michael Mann et son Ali ; Rocky date d’avant. Coups visi­ble­ment mal appuyés, cho­ré­gra­phies et atti­tudes à moi­tié cré­dibles, on voit aisé­ment que Stallone n’était pas boxeur, et le tour­nage fait de l’extérieur du ring avec des focales moyennes est assez plat et peu immer­sif : ce n’est pas là qu’on aura l’impression d’être sur le ring avec les com­bat­tants.

Du coup, aujourd’hui, c’est plus à regar­der comme une curio­si­té his­to­rique que comme un film. Mais bon, ça reste à voir une fois pour s’affranchir des cli­chés res­sas­sés sur le sujet.