Les naufragés de l’espace
de John Sturges, 1969, ****
On est quelque part au début des années 1970. Après le premier séjour longue durée dans la première station spatiale américaine, les trois astronautes reprennent place dans le module Apollo pour redescendre. Mais une fois celui-ci éloigné de la station et orienté correctement, surprise : les rétrofusées ne s’allument pas. Les voilà bloqués en orbite, sur un frêle esquif aux réserves d’oxygène limitées. La Nasa n’ayant aucun vaisseau de secours prêt à décoller, elle est contrainte de collaborer avec l’US Air Force, dont un prototype de navette pourrait être monté sur un lanceur — mais ce prototype n’a jamais volé dans l’espace…

Dit comme ça, ça ressemble à un film catastrophe de série B. Et, quelque part, ça l’est. Au départ, Les naufragés de l’espace n’était pas un projet prioritaire pour Columbia Pictures, qui l’a laissé traîner quatre ans et a changé réalisateur et scénariste en cours de route. Mais une fois John Sturges (qui avait déjà à son actif Un homme est passé, Règlements de comptes à O.K. Corral, Les sept mercenaires et La grande évasion) attaché au projet, les cordons de la bourse se sont déliés et les réticences de la Nasa se sont dissipées. Le film a ainsi fait partie des grosses productions de 1969, avec un budget nettement inférieur à un Hello, Dolly !, mais supérieur à Butch Cassidy et le Kid et Macadam cowboy (qui ont écrasé les Oscars).
Le point essentiel est sans doute la participation de la Nasa. Initialement réticente, elle a finalement fourni des vaisseaux (une maquette de Skylab et une d’Apollo), du matériel et des décors. Martin Caidin, auteur du roman original, connu pour son goût des détails techniques et passionné d’aéronautique, a également été impliqué comme conseiller technique. Il n’est donc finalement pas surprenant que Les naufragés de l’espace soit une excellente reconstitution de l’astronautique de l’époque, montrant fidèlement ce que pourrait être une station spatiale permanente, les vaisseaux standard du moment et ceux en cours de développement — le prototype de l’USAF ressemblant furieusement au Martin X‑24B, ce qui est d’autant plus remarquable que le X‑24A n’avait pas encore volé. Il repose aussi en partie sur l’impact psychologique d’un séjour de plusieurs mois dans une boîte de conserve en apesanteur, qui reste aujourd’hui encore une attention constante lors des missions longue durée.

Comme tout bon film-catastrophe (et contrairement à un nombre effarant de mauvais films-catastrophes), Les naufragés de l’espace repose aussi sur un problème unique : une panne de rétrofusée. Il déroule ensuite son intrigue dans une irréprochable logique, en présentant clairement tous ses enjeux (de la rivalité entre les programmes spatiaux militaire et civil aux questions éthiques de laisser des astronautes mourir ou d’envoyer des secours sans aucun test préalable, en passant par la gestion de l’image de l’agence auprès du public) et sans évacuer les questions difficiles (doit-on laisser des astronautes destinés à une mort quasi certaine discuter une dernière fois avec leurs femmes, au risque de les déconcentrer et de réduire leurs maigres chances ?).
Bref, c’est techniquement réussi, malgré quelques inévitables simplifications cinématographiques comme la suppression des postes de capcom et de directeur du vol.
Et puis, il y a un truc qui est un peu un spoiler, mais qu’on ne peut pas passer sous silence : un Soviétique gentil.
Rappel : on est en 1968. Le tournage se déroule en même temps qu’Apollo 8 et 9, le film est en salle de montage quand Armstrong et Aldrin marchent sur la Lune. Dans le même temps, l’URSS multiplie les lancements et envoie des sondes faire le tour de la Lune ou s’y poser. C’est le point culminant de la rivalité entre les deux pays, et la plupart des œuvres qui l’évoquent présentent l’autre camp comme un lot d’incompétents prétentieux.
Mais ici, la réalité est toute autre : quand on a des hommes en danger mortel, on oublie la com et la rivalité et on essaie de les sauver. Et donc, un cosmonaute surgit et tente d’apporter ses propres réserves d’oxygène aux naufragés, comme le ferait n’importe qui.

Notons en passant que le film anticipe ainsi de six ans la rencontre Apollo-Soyouz (dont un des buts était de développer une interface commune pour pouvoir venir au secours d’un autre équipage). Il dit aussi que ça serait bien d’avoir un vaisseau prêt à décoller pour aider un autre en cas de problème, ce qui deviendra la politique de la Nasa en… 2005, après la perte de Columbia.
Jusqu’ici, c’est donc étonnamment bon. Mais rien n’est parfait en ce bas monde, et cette fiction techniquement solide n’y fait pas exception. Tout d’abord, on note quelques passages à vide, entre deux scènes particulièrement prenantes. C’est notamment le cas des séquences finales, qui reprennent du cliché sacrificiel et du plan posé trop long et laissent ainsi retomber le soufflé pile au moment où on aurait au contraire souhaité voir la tension culminer. Ensuite, l’ensemble demeure assez prévisible, ce qui est certes logique (puisque le scénario déroule les conséquences normales de la panne initiale) mais laisse tout de même un petit goût de manque de surprise. Enfin, certains dialogues ne sont pas très inspirés, notamment dans les échanges avec les femmes d’astronautes.
Ça n’empêche pas cet exemple précoce de film-catastrophe spatial d’être plutôt réussi. Il en a d’ailleurs ouvertement inspiré un petit paquet d’autres, notamment le très bon Gravity — dont certains plans crient « je suis le fils des Naufragés de l’espace ».