Seuls les anges ont des ailes
de Howard Hawks, 1939, ****
Dans les années 30, une petite compagnie aérienne tente de survivre en Amérique du Sud, en tentant de transporter courrier et colis à travers une passe des Andes. L’altitude, les vents et le brouillard guettent les pilotes, dont l’espérance de vie est plutôt limitée. Les hasards des escales mènent Bonnie, une artiste en quête de contrat, au bar de l’aérodrome. Elle y rencontre Joe, qui s’écrase le jour même en tentant d’atterrir dans le brouillard, et Geoff, qui lui plaît malgré son caractère désabusé et fataliste. Elle va donc rester là quelque temps, observant la vie de ces pilotes quasi suicidaires et de leur patron qui tire le diable par la queue.
Seuls les anges ont des ailes est considéré comme un des meilleurs films de Hawks. C’est en tout cas un bel hommage aux lignes aéropostales d’Amérique du Sud, à leur organisation parfois audacieuse et à leurs pilotes qui tentent le tout pour le tout avec des appareils totalement inadaptés aux conditions. Sa vision de l’aviation est complexe : côté pile, c’est une activité extrêmement dangereuse et l’on se demande s’il est vraiment raisonnable de perdre autant de vies et d’argent pour faire gagner quelques jours à des sacs de courrier ; côté face, c’est un moyen de transport unique qui permet d’emmener en quelques heures un blessé d’une mine perdue dans la montagne à l’hôpital qui lui sauvera la peau.

Les scènes d’action sont bien menées, Columbia Pictures ayant mis les grands moyens : on a ainsi quelques vraies vues « air to air », y compris pour un atterrissage sur un plateau « andin » (situé en réalité dans les Rocheuses) filmé en patrouille depuis un autre avion. On n’a pas tout à fait le budget délirant des Anges de l’enfer, mais Hawks a eu ce qu’il lui fallait pour créer des séquences époustouflantes selon les standards de l’époque. Même les scènes réalisées à l’aide de maquettes sont très soignées. La qualité d’image est globalement excellente pour un film de 1939, la direction d’acteurs est correcte, le montage souffre parfois un peu sur les dialogues mais il est encore tout à fait prenant dans l’action.
Le scénario lui-même offre un bilan plus mitigé. Oui, il profite d’une certaine profondeur, ses héros ayant systématiquement des faces B et leur activité elle-même étant remise en cause. Oui, il parle clairement de choses qui touchent tous les aviateurs, comme la dégradation des capacités (à une époque où il n’y avait pas de vraie médecine aéronautique et où les chefs pilotes devaient tirer leurs propres conclusions). Oui, il a de vrais rôles féminins, Jean Arthur et Rita Hayworth étant aussi importantes au casting que Cary Grant et Richard Barthelmess.

Mais d’un autre côté, il force parfois un peu ses effets, avec des rebondissements excessifs (on n’a pas besoin d’enchaîner la météo, les condors et l’incendie) qui nuisent à la crédibilité. De plus, la relation entre Bonnie et Geoff est souvent artificielle, et surtout on a l’impression que les femmes n’ont pas vraiment d’autre utilité que de mettre en valeur leurs hommes. En théorie, Bonnie a sa propre vie et ses propres objectifs : elle est musicienne, elle va de contrat en contrat et compte chercher du travail au Panama, et sur le plan personnel, elle n’hésite pas à recadrer les relous et à revendiquer son indépendance. Mais en fait, passée l’introduction, elle est surtout le contrepoint de Geoff, destinée à mettre en valeur son courage de héros et ses lâchetés d’homme et à déclencher le grand finale.
Reste un film d’aventures prenant, qui a relativement bien vieilli pour son époque et reste une belle représentation de la fameuse ère héroïque des lignes aéropostales.