Tireur d’élite

d’Antoine Fuqua, 2007, ***

Vous connaissez la série des Sniper, avec Tom Berenger ? Alors, vous connaissez une bonne partie des conneries qu’on peut sortir sur les tireurs d’élite, genre de surhommes invincibles qui font mouche à tous les coups par pure magie, même seuls en haut d’une colline attaquée par deux mille ennemis en armes.

C’est un mérite certain du Tireur d’élite (plus connu sous son titre original, Shooter, qui évoque plutôt en France des cocktails forts à boire cul-sec) : primo, un tireur ne bosse pas seul, mais est associé à un observateur qui lui désigne les cibles, mesure les distances, les vitesses et les angles, et éventuellement reporte les indications de vent. Secondo, un tireur est surtout fort en calcul mental, capable d’intégrer ces données rapidement pour les traduire en corrections, tout en prenant en compte le temps de vol de la balle (plus de quatre secondes pour un tir à 1500 m) et tout ce qui se passe durant ce temps — y compris la rotation terrestre : en quatre secondes, le globe pivote d’une minute d’arc, ce qui peut déporter la cible de plusieurs mètres. Tertio, conséquence du secondo, un tireur est incapable de tirer vite et précisément : s’il tire vite, c’est forcément sur une cible proche et au pifomètre, comme n’importe qui. Quarto, un tireur n’est pas un type vaguement maquillé en uniforme kaki, mais une masse camouflée en vraies branches ou en vraie neige. Quinto, seul un crétin peut coller son œil à la lunette d’un fusil de gros calibre (et il ne peut le faire qu’une fois, à moins de changer de côté et de perdre l’autre œil dans un deuxième tir)…

Passés ces aspects techniques, Shooter est un film d’action assez réussi, mais assez ordinaire. Le montage est soigné, la photo parfois sublime — sans atteindre le niveau d’un Jarhead, la fin de l’innocence tout de même —, le scénario plutôt prévisible une fois qu’on connaît le principe de la chèvre. Le doublage français est assez inégal (la doubleuse de Rhona Mitra notamment est régulièrement à contre-intonation), mieux vaut la version originale pour ceux qui supportent l’anglais et/ou les sous-titres.

L’originalité est toutefois présente, dans quelques détails : un personnage principal qui admet n’être, au fond, qu’un robot avec un gros bouton « Constitution des États-Unis d’Amérique » pour le mettre au garde-à-vous ; quelques remarques narquoises sur le port d’armes (« Welcome to Tennessee, patriot state of shooting stuff ») ou l’administration (« I should wait for the report to come out, read it, and then remember »). Il y a aussi la façon dont une blague classique d’ouvrages sur les tireurs (« quelle est la première chose qu’on ressent après avoir descendu des civils ? ») est retournée comme exemplaire de crétinerie crasse.

Et puis, il y a un petit détail qui, d’une certaine manière, dit quelque chose sur la nature humaine — ou le manque de foi que le scénariste lui accorde. Tous les êtres humains sont des tueurs. Y compris la si mignonne et tellement gentille institutrice veuve, qui peut buter quelqu’un de sang froid pour peu qu’on la motive correctement. Du coup, on se retrouve dans cette situation si réaliste où, au fond, on cherchera en vain un personnage réellement positif, un vrai héros en somme. Et si la psychologie de Bob Swager n’est pas très développée dans le film (reproche lu çà et là à son encontre), c’est sans doute parce que c’est un tireur, fort en maths sans doute, pas mauvais en stratégie, mais foncièrement pas d’une finesse philosophique exemplaire et plutôt adepte de la loi du Talion.

Au total, ça fait un très bon film d’action, un peu voire beaucoup capillotracté par moments, mais largement plus solide que beaucoup de « références » du domaine — et largement mieux renseigné, même s’il reste un bon nombre d’invraisemblances (genre personnages qui retirent leur casque ou hélicos qui se posent sur la neige sans blizzard).